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Commencer à lire de la poésie : par où entrer ?

Haïkus, poèmes en prose, anthologie, lecture à voix haute, relecture : une méthode concrète pour lire de la poésie quand vous n'en lisez jamais.

10 min de lecture par La Librairie du Square
Commencer à lire de la poésie : par où entrer ?

Pour commencer à lire de la poésie, partez des formes brèves (haïkus, poèmes en prose), piochez dans une anthologie plutôt que dans un recueil entier, lisez chaque texte à voix haute, puis relisez-le le lendemain. Le sens vient après le son. Un poème par jour suffit à installer l’habitude en quelques semaines.

Pourquoi la poésie intimide les grands lecteurs de romans

Beaucoup de lecteurs qui dévorent des romans n’ont plus ouvert un recueil depuis le lycée. Le blocage tient rarement au goût. Il tient à un souvenir : le poème disséqué en classe, la récitation notée, et cette question, « qu’a voulu dire l’auteur ? », posée comme une énigme dont seul le professeur connaissait la réponse.

Un roman se lit en avançant. Un poème se lit en tournant autour. Cette différence de geste désarçonne : vous arrivez au bout de quatorze vers en deux minutes, avec la sensation d’avoir raté quelque chose. C’est normal. Le texte est construit pour être repris, pas consommé d’une traite.

Autre malentendu : croire qu’un poème cache un message codé. Beaucoup de textes célèbres sont d’une grande simplicité apparente. Rimbaud avait seize ans quand il composa « Ma Bohème », en octobre 1870. Le sonnet s’ouvre sur un adolescent qui marche au hasard des routes : « Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ». Pas de clé à trouver, une allure, une faim de liberté, des images qui surgissent en chemin.

La première décision consiste donc à lâcher l’exigence de tout comprendre. La seconde, à choisir des textes courts, qui laissent le temps de revenir.

Les formes brèves, pour entrer sans effort

Un texte de trois lignes ne fait peur à personne. Les formes brèves offrent un double avantage : elles se lisent en quelques secondes et elles habituent l’œil à s’arrêter sur chaque mot.

Le haïku : trois lignes et une saison

Le haïku japonais compte dix-sept mores réparties en trois segments de cinq, sept et cinq. Les adaptations françaises remplacent les mores par des syllabes. La tradition y ajoute le kigo, un mot qui situe la scène dans une saison, comme les fleurs de cerisier pour le printemps. Bashō (1644-1694), considéré comme le fondateur de la forme dans son état actuel, puis Buson et Issa en restent les maîtres classiques.

Le haïku ne demande qu’une chose : de l’attention à un instant. Lisez-en cinq à la suite, sans vous presser, et arrêtez-vous sur celui qui laisse une image derrière lui. Les poètes français s’en sont emparés tôt. Paul-Louis Couchoud rassemble le premier recueil français de haïkus en 1905, Paul Claudel publie ses Cent phrases pour éventails en 1942, et Philippe Jaccottet présente et transcrit un choix de haïkus en 1996.

Le poème en prose : la poésie sans le vers

Pour qui lit surtout des romans, le poème en prose représente souvent la porte la plus naturelle. Baudelaire en fait un genre à part entière avec Le Spleen de Paris, cinquante petits poèmes en prose parus à titre posthume en 1869. « Enivrez-vous » tient en une page et commence ainsi : « Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. » Aucune rime, aucun mètre à compter, et pourtant une cadence qui porte la phrase jusqu’au bout.

Francis Ponge prend un autre chemin en 1942 avec Le Parti pris des choses : trente-deux textes consacrés à des objets ordinaires, le cageot, l’huître, le pain, les escargots. Rien d’éthéré. Un regard fixé sur une chose banale jusqu’à ce qu’elle devienne étrange.

Jules Renard, enfin, n’écrit pas de poèmes au sens strict dans ses Histoires naturelles de 1896, mais certaines de ses notations ont la densité d’un vers. Le papillon y tient en une seule phrase : « Ce billet doux plié en deux cherche une adresse de fleur. » Voilà un excellent exercice d’échauffement.

Carnet ouvert posé près d’une tasse de thé et d’une branche de cerisier en fleur sur une table en bois clair

Une anthologie plutôt qu’un recueil complet

Un recueil d’auteur suppose déjà une affinité. Commencer par l’œuvre complète d’un poète que vous ne connaissez pas revient à entrer dans un restaurant où vous devriez goûter toute la carte. Une anthologie fonctionne à l’inverse, comme une dégustation : plusieurs siècles, des dizaines de voix, et la liberté de sauter ce qui ne vous parle pas.

Choisissez de préférence une anthologie qui présente brièvement chaque poète et date chaque texte. Pour la poésie traduite, une édition bilingue garde le texte original en regard, même si vous ne lisez pas la langue : la forme des vers sur la page donne déjà une idée du rythme.

La méthode tient en quatre gestes :

  1. Parcourir la table des matières comme un menu, en commençant par les textes les plus courts.
  2. Marquer d’un trait de crayon les poèmes qui vous arrêtent, sans chercher à justifier pourquoi.
  3. Au bout de quelques semaines, repérer le nom qui revient dans les pages marquées.
  4. Emprunter alors un recueil entier de ce poète, en médiathèque d’abord.

Vos goûts de lecteur en prose donnent aussi une boussole. Le tableau suivant propose des correspondances, à prendre comme des pistes plutôt que comme des règles.

Ce que vous aimez lirePorte d’entrée poétiqueUn texte pour essayer
Récits du quotidien, observationPoème en prose sur les objetsPonge, Le Parti pris des choses (1942)
Récits intimes, deuil, mémoirePoème narratif brefHugo, « Demain, dès l’aube… », Les Contemplations (1856)
Road-movies, récits de fugueSonnet de marcheRimbaud, « Ma Bohème » (1870)
Nouvelles et textes courtsHaïkuBashō, Buson, Issa
Chansons à textePoème à refrainApollinaire, « Le Pont Mirabeau », Alcools (1913)

Le poème de Hugo mérite un mot. Il commence comme le récit d’un départ, « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, », et ne révèle sa destination qu’à la fin. Hugo le date du 3 septembre 1847, veille du quatrième anniversaire de la noyade de sa fille Léopoldine dans la Seine, le 4 septembre 1843. Un lecteur de romans y retrouve ce qu’il aime : une histoire, une tension, une chute.

Lire à voix haute : l’oreille avant le sens

Un poème lu en silence perd la moitié de ce qu’il contient. Lire à voix haute, même seul dans une pièce, change radicalement l’expérience. Verlaine en a fait un programme dans son « Art poétique », écrit en 1874 et publié en 1884 dans Jadis et naguère :

De la musique avant toute chose, Et pour cela préfère l’Impair

Le poème lui-même applique la consigne : il est composé en vers de neuf syllabes, un mètre impair qui boite volontairement, loin de l’équilibre de l’alexandrin à douze syllabes. Et il se clôt sur une pirouette restée célèbre : « Et tout le reste est littérature. »

En pratique, quelques réflexes suffisent :

  • Lisez lentement, deux fois plus lentement qu’un article de journal.
  • Marquez une micro-pause en fin de vers, même quand la phrase continue sur la ligne suivante.
  • Dans la poésie classique, prononcez les « e » muets placés devant une consonne : ils comptent dans le vers.
  • Relisez à voix haute le vers qui vous a accroché, puis le poème entier une seconde fois.

Essayez avec « Ma Bohème » : les alexandrins de Rimbaud prennent une allure de marche dès qu’ils passent par la bouche. Si lire à voix haute vous gêne, écoutez d’abord des lecteurs. Les enregistrements de textes du domaine public évoqués dans notre guide du livre audio et de ses formats comptent de nombreux poèmes, et entendre une voix placer les pauses éduque l’oreille plus vite qu’un manuel de versification.

Mains posées à plat sur un livre ouvert sous une lampe de bureau, lumière chaude du soir dans un salon

Relire : le poème change à la deuxième lecture

Un roman relu reste le même livre avec des détails en plus. Un poème relu devient souvent un autre texte. Cette propriété fait tout le prix de la relecture poétique, et elle explique pourquoi un recueil de soixante pages peut accompagner une vie entière.

« Le Pont Mirabeau » en donne une démonstration parfaite. Paru dans Les Soirées de Paris en février 1912, puis repris dans Alcools en 1913, il s’ouvre sur « Sous le pont Mirabeau coule la Seine ». Apollinaire avait d’abord écrit le poème avec sa ponctuation, puis l’a supprimée dans la version définitive, comme le montrent les manuscrits conservés à la Bibliothèque nationale de France et à la bibliothèque littéraire Jacques Doucet.

Relisez le refrain trois fois, à trois moments différents :

Vienne la nuit sonne l’heure Les jours s’en vont je demeure

À la première lecture, la chanson domine. À la deuxième, l’absence de virgules fait hésiter : « vienne la nuit » est-il un souhait, une concession, un constat ? À la troisième, l’opposition entre ce qui s’écoule et ce qui reste apparaît, et le poème bascule du côté de la perte amoureuse.

Pour ancrer ces relectures, deux gestes simples. Recopiez à la main, dans un carnet dédié, les poèmes qui vous ont marqué : l’écriture ralentit la lecture et fixe les vers. Apprenez-en un par cœur, un seul, sans objectif de performance. Relire lentement réclame une attention que le défilement permanent a fragilisée, et les pistes pour retrouver l’attention longue à l’ère numérique s’appliquent parfaitement à ce petit rituel.

La poésie contemporaine, moins hermétique que sa réputation

Beaucoup de lecteurs imaginent la poésie contemporaine comme un territoire réservé aux spécialistes, fait de blancs typographiques et de mots rares. Une partie l’est. Une autre, très vaste, parle de paysages, de gestes, de deuil ou de travail avec une langue directe.

Philippe Jaccottet (1925-2021) offre une bonne transition entre classiques et contemporains. De L’Effraie, en 1953, à À la lumière d’hiver, en 1977, il poursuit une écriture de la mesure et de la retenue, attentive à la lumière et aux saisons. Son entrée dans la Bibliothèque de la Pléiade en 2014, de son vivant, dit assez la place qu’il occupe.

Le plus simple, pour découvrir des voix actuelles, reste de les entendre. Deux rendez-vous structurent l’année :

  • Le Printemps des Poètes, lancé à l’initiative de Jack Lang sur le modèle de la Fête de la musique, dont la première édition a eu lieu en mars 1999. Il revient chaque mois de mars et fonctionne en association loi de 1901, installée à la Bibliothèque de l’Arsenal, à Paris.
  • Le Marché de la Poésie, fondé en 1983 par Jean-Michel Place et Arlette Albert-Birot, qui se tient chaque année en juin sur la place Saint-Sulpice, à Paris.

Hors de ces temps forts, poussez la porte du rayon poésie de votre médiathèque ou de votre librairie et demandez un recueil court, paru récemment. Les libraires qui tiennent ce rayon aiment en parler. Et si vous fréquentez déjà un groupe de lecteurs, proposez une séance consacrée à un seul recueil : les méthodes pour animer un club de lecture qui dure fonctionnent aussi avec des poèmes, qui se prêtent particulièrement bien à la lecture partagée à voix haute.

Rangée de chaises en bois vides face à un pupitre dans une librairie de quartier, lumière dorée de fin de journée

Quatre semaines pour installer l’habitude

Sans programme, l’élan retombe vite. Voici un parcours progressif, à raison d’un poème quotidien, le soir ou au réveil :

  1. Semaine 1 : des haïkus et de courts textes en prose, lus à voix haute, sans rien noter.
  2. Semaine 2 : une anthologie, en marquant au crayon les poèmes qui vous arrêtent.
  3. Semaine 3 : un poème relu trois jours de suite, recopié dans un carnet le troisième jour.
  4. Semaine 4 : un recueil entier du poète qui revient le plus souvent dans vos marques.

À la fin du mois, faites le tri sans indulgence : les poètes qui ne vous ont rien dit peuvent attendre. Ceux qui vous ont accompagné méritent une place à part sur vos étagères, et savoir construire une bibliothèque personnelle qui vous ressemble inclut aussi ce petit rayon de recueils qui se relisent.

Prochaine étape : ce soir, lisez « Demain, dès l’aube… » à voix haute, deux fois de suite. Demain matin, relisez-le en silence et notez le vers qui vous est resté.

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